Vue d'Ici:
    Ellen Lampert-Greaux d'origine Américaine, vit à Petite Saline. Tout en organisant le festival du film Caraïbe, ou écrivant des articles pour différents magazines connus, Ellen observe autour d'elle et nous raconte sa vision d'ici.
    Mai 2006
space
    Vous pouvez me parler en français
space
Il m’est arrivé un truc bizarre au restaurant hier soir. C’était la première fois que j’allais dans ce troquet ouvert depuis peu sur l’île, et qui m’avait été chaudement recommandé par quelques amis qui avaient apprécié leur repas. L’endroit est branché – ça, on ne peut pas le nier. Et la déco est très agréable, avec des chaises confortables, et un style moderne mais pas trop froid. La nuit dernière, une agréable brise balayait la terrasse où nous étions assis. J’ai tout de suite commencé à tiquer quand le gérant nous a accueilli en anglais à notre arrivée. Je croyais pourtant être sur une île française. Et le gérant était tout ce qu’il y a de plus français. J’ai encore plus tiqué en constatant que les quatre menus placés sur la table étaient en anglais. Comment pouvaient-ils savoir que je dînais avec trois autre anglophones (ce qui en fait n’était pas le cas). Mon mari, qui est peut-être le seul natif de l’île à avoir dîné là (il était certainement le seul en vue ce soir-là), préfère bien entendu des menus en français. Et la moitié de l’intérêt d’aller dîner dans un restaurant français consiste à y trouver autre chose que du poulet rôti. Du moins, quand c’est écrit en français, on a l’impression de manger français. Où c’est peut-être moi qui aime râler. De toutes façons, la cuisine était plutôt bonne à l’exception de mon plat principal, que j’ai trouvé trop cuit et un peu sec. Quand j’ai voulu faire remarquer que je n’avais pratiquement pas touché à mon assiette (un clébard affectueux en avait mangé un peu, du bout de ma fourchette, ce qui était très mignon), on m’a répondu que tous les gens qui l’avaient commandé l’avait trouvé très bon, donc c’était de ma faute si je n’appréciais pas, pas celle du chef. Je suppose qu’ils pensent que nous sommes des touristes de passage, et que ça n’a pas trop d’importance si on aime la cuisine ou pas. Au moment de partir, j’avais vraiment envie de râler, et le fait qu’un DJ ait augmenté le volume de la musique n’arrangeait pas les choses. Je le sais bien, la saison a été longue à Saint-Barth, et la dernière charrette d’activités dont « notre » festival du film, l’arrivée de la transat AG2R et un festival de théâtre nous a donné l’impression qu’on n’en sortirait jamais. Ce qui fait qu’il est possible que le personnel des restaurants commence à être usé et qu’il a besoin d’une longue hibernation d’été afin de se requinquer pour la nouvelle saison. Et peut-être que les hordes de touristes chics partiront découvrir de nouveaux eldorados tropicaux. Et que les mangeoires chicos, techno, hip-hop leur emboîteront le pas. Alors Saint-Barth reviendra au bon vieux temps quand des îliens entreprenants installaient quelques tables et chaises sur leur terrasse ou dans leur jardin, faisaient frire la pêche du jour et la servaient avec du giraumon ou des patates douces, avec juste ce qu’il fallait de piment pour vous réveiller le palais. Et ils vous accueillaient en français avec un grand sourire. Ou c’est moi qui suis simplement un peu trop nostalgique de temps anciens imaginaires, ou bien alors qui essaie de se fabriquer une image de la sorte d’île tropicale que j’aimerais découvrir. Car finalement, je peux très bien manger du poulet rôti à New York tous les jours de la semaine.
    A Bientôt,
    Ellen Lampert-Greaux
  Nouvelles Locales et Commentaires   |    Archives    |   Guide du Visiteur