Les Nouvelles
- bimensuelles -
Par Cécile Lucot
D’origine bordelaise, Cécile Lucot s’est installée à St-Barth en 1995. Après avoir collaboré au St-Barth Magazine pendant six ans, elle a travaillé pour le quotidien d’informations locales Today. Elle est actuellement rédactrice en chef du magazine de la Famille Les Enfants de St-Barth et présente une à deux fois par mois sur St. Barth Online une synthèse de l’actualité des quinze derniers jours.
10 août 2008 - #93

Disparition de Rémy de Haenen

Bruno Magras et Remy De HaenenC’est dans la nuit du 30 au 31 juillet que Rémy de Haenen a tiré sa révérence à l’age de 92 ans.

Conseiller général de l’île pendant 21 ans, maire de 1962 à 1977, il a été le premier a prôner un statut particulier pour St-Barth, « une idée bien difficile à faire admettre déjà à mon époque » nous avait-il confié en mai 2006 lors de la venue du ministre de l’outre-mer François Baroin, l’occasion pour le maire Bruno Magras de lui rendre un hommage public en rappelant dans son discours d’accueil que la demande d’évolution était réclamée par les élus de l’île depuis quarante ans et que son prédécesseur Rémy de Haenen avait été le premier à solliciter au nom de son conseil municipal un statut particulier lors du passage du Général de Gaulle à St-Barthélemy en 1964.

Né à Londres en 1916 d’une mère française et d’un père hollandais, Rémy de Haenen a passé une partie de sa jeunesse sur l’île de Bréhat, dans les Côtes d’Armor. À la barre de son petit voilier, il s’éprend de la mer et décide de devenir capitaine. Naturalisé français à l'âge de 18 ans, il pense intégrer la Marine Nationale. Mais l'affaire Stavisky éclate en 1934 et le gouvernement interdit toute carrière de l'état aux naturalisés depuis moins de dix ans. Déçu, regrettant presque sa nationalité anglaise, Rémy de Haenen se rabat sur l'École de la marine marchande du Havre. C'est à bord des paquebots de la Transat Colombie puis Lafayette, deux luxueux navires effectuant les toutes premières croisières touristiques dans la Caraïbe au départ de New York, qu'il découvre les Antilles. Huit mois élève officier timonier sur le somptueux Normandie seront ses derniers contacts avec la Marine conventionnelle. À la suite d'un conflit avec le syndicat des navigants, il part en claquant la porte de la Transat, le début d'une longue série de fortunes sur mer et dans les airs.

Début 1938 il revient aux Antilles, chargé de prospecter les zones de pêche à la langouste pour le compte d'une société française. De retour en France, il retraverse l'Atlantique sur un thonier transformé en bateau expérimental d'études. Il commence alors à sillonner la mer des Caraïbes de Pointe-à-Pitre à Cuba, d’Haïti à Aruba. C'est à cette époque qu'il découvre réellement St-Barthélemy. Conquis par la beauté de l’île et l’accueil de la population, il décide d’y poser sa valise en louant à St-Jean une petite case qui existe toujours. Le marin s’intègre la vie économique de l’île et avec l’aide de quelques charpentiers du pays, il monte « le chantier » une entreprise de construction et de réparation de bateaux qu’il installe à Gustavia sur le terrain où a été construit l’hôtel de la Collectivité. Après avoir obtenu l’autorisation d’importer du poisson salé en Guadeloupe et Martinique, il développe l’activité de salaison dans les ruines du Wall House, permettant ainsi aux nombreux pêcheurs d’écouler leurs produits et de faire vivre décemment leurs familles. Il tentera même de se lancer dans la chasse à la baleine… Et pour les besoins de l’entreprise, il achètera quelques bateaux : Le Blénac, Le Madeleine, Le Mary et construit sur place Le Tarpon.

Passionné par l’aviation, il décide d’apprendre à piloter et brevet en poche, il achète « Cucaracha » son premier avion, un Rearwin Sportster, petit appareil biplace qui lui permet de précéder ses bateaux dans les différentes îles de la Caraïbe. Connu pour son franc parlé, son sens des affaires et sa connaissance parfaite de la mer des Caraïbes, il est également réputé pour ses exploits en avion. Il est le premier à avoir atterri à St-Barth en 1946 dans la savane sur laquelle sera édifié l’aéroport Gustav III, avec d’un côté un troupeau de moutons affolés et de l’autre une mare. Après cet atterrissage inaugural, le terrain fut nettoyé pour que les avions puissent se poser dans l’herbe jusqu’à la construction dans les années 70 d’une piste bétonnée de 780 mètres, l’une des plus courte de la Caraïbe après celle de Saba. … Ayant obtenu sa licence de pilote professionnel en Martinique, il décide de créer la Compagnie Aérienne Antillaise qu’il base sur l’île plate de Tintamarre.Il achète à Porto Rico, quelques appareils mis aux rebuts par l’armée américaine et recrute de talentueux pilotes dont José DORMOY surnommé « Mister Pipe » et dernièrement disparu. En 1959, il est le premier à poser un avion à Saba sur "un mouchoir de poche". Ce n’est qu’à l’âge de 75 ans, que ce pionnier de l’aviation aux Antilles mis un terme à sa carrière avec à son actif plus de 18 000 heures de vol.

En 1953, il achète une presqu'île rocailleuse dont personne ne veut sur la baie de St-Jean pour quelques centaines de dollars. Les habitants de l'époque le prennent pour un fou, mais ce précurseur a bien compris que l’avenir de l’île passe par son ouverture au tourisme. Il construit l'Eden Rock, premier véritable hôtel de l’île où il accueille la jet-set venue découvrir St-Barth : Greta Garbo, Howard Hugues, Robert Mitchum ainsi que son ami le Commandant Cousteau qu'il guidera à bord de la Calypso jusqu'au Banc d'Argent, à la recherche d'un fabuleux trésor transporté par un galion espagnol coulé lors d'un cyclone en 1641.

Acteur de la vie économique, il participa également à la vie politique de l’île en étant élu Conseiller Général de l’île dès 1953 puis maire de 1962 à 1977. Dès sa prise de fonction, le maire de Haenen s’occupe du développement du réseau routier et de faire arriver l’électricité et le téléphone dans les différents quartiers. Au milieu des années 60, il fait construire la première centrale de production d’électricité à Public afin d’abriter les petits moteurs que possédait à Gustavia la Société de Production d’Electricité de la Guadeloupe. Au début des années 70, il fait installer à St-Jean la première usine de production d’eau potable. Il imagine la taxe des droits de quai afin de trouver un moyen de financer tous ces aménagements. Avec l’aide d’un de ses amis avocat et de quelques parlementaires, il arrive à faire instituer dans la loi de Finances rectificative du 27 décembre 1974, une taxe ad valorem au taux de 5% à percevoir sur la valeur de toutes les marchandises importées par voies aériennes ou maritimes à St-Barthélemy, le « droit de quai » qui est aujourd’hui encore, la recette principale du budget de la Collectivité.

Toujours en quête de nouvelles aventures, il vend l’Eden Rock en 1995 et part s’installer à St-Domingue. Mais amoureux de St-Barth comme au premier jour, il revenait régulièrement dans cette île inoubliable. En décembre 2003, à quelques jours de la consultation populaire sur le passage en collectivité d’outre-mer, il avait pris la parole en public pour rappeler son soutien à la politique de Bruno Magras. Le 24 août 1997, ce dernier avait fait de lui un Citoyen d’Honneur de St-Barthélemy après lui avoir remis la médaille de l’aéronautique le 24 août 2000.

Depuis juin 2006, Rémy de Haenen résidait de nouveau à St-Barth. L’aventurier s’est éteint dans son lit, rejoignant ainsi les astres illuminant la voie lactée.

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  Cécile Lucot

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